Textes

Marie-Pierre Gantzer : traçages, tissages,  effacements.

 

Marie-Pierre Gantzer peint comme on entre dans une eau-vive.

Dans le secret de l’atelier aux lumières bleues, elle fait se sédimenter sur le papier
les traces de ses gestes. Jour après jour, encres et pastels se déposent, s’écoulent,
se chevauchent, se repoussent, s’inscrivent. Ils vivent leur vie propre. Un tissage
se met en œuvre. Entre les mailles, s’agrippent les dépôts infimes des jours, ces
perceptions subtiles que l’artiste recueille et traduit dans la couleur, leur vibration
propre. Ce tissage, c’est aussi celui des œuvres entre elles, qui peuvent être laissées
de côté puis reprises, parfois travaillées simultanément, oubliées, redécouvertes.
Il n’y a pas de rupture d’une œuvre à une autre.

Ensuite, vient l’effacement. L’artiste ôte de la matière, elle gratte les empâtements
trop marqués, éclaircit les opacités insistantes, les lourdeurs qui masquent le sens.
En allégeant ses compositions, elle leur laisse la possibilité de dévoiler plus que ce
qui apparaissait au départ. Elle libère ainsi pleinement l’enregistrement
minutieusement restitué de son rapport au monde.

D’apparence abstraite, les compositions résultent de l’interaction entre l’intention
et le hasard, le geste, les matériaux, le travail du temps. A la fin, quelque chose se
révèle en transparence : tête, montagne, courants, halos, formes végétales ou graffitis.
Dans certaines séries, le papier utilisé est déjà imprimé. Il peut s’agir ainsi d’une page
de livre, par exemple. Aux sensations, à la matière, à l’écoulement des jours et aux
variations de la lumière, s’ajoute ainsi ce support déjà marqué, cette trace du monde
extérieur : tout finit par se tresser ensemble. A côté, viennent aussi se joindre les mots,
puisque Marie-Pierre Gantzer écrit en plus de peindre.

Marie-Pierre Gantzer appartient ainsi à la famille des artistes de l’intime. Ils sont
nombreux, depuis Camille Bryen ou Pierre Tal Coat, à travailler comme on tiendrait
un journal, en créant des œuvres de petit format dont la signification se construit
dans la durée, mêlant les élans intérieurs et les échos du monde.

Elle ne réalise pas d’œuvres magistrales, destinées à trôner devant le spectateur.
Ses peintures ne s’imposent jamais. Ce sont des œuvres qu’on a envie de prendre
entre les mains, d’examiner longuement, de caresser du bout des doigts pour en
ressentir les strates, les anfractuosités, les granulations. Et puis de reposer.
Nous voudrions les fréquenter quotidiennement, comme un livre. Les laisser
chuchoter à nos oreilles ce que leur lumière veut nous dire. Nous nourrir d’elles
comme d’un air vif, porteur de parfums changeants. A les regarder, nous finissons,
nous aussi, par plonger dans leur flux.

Anne Malherbe